LE TANGO SALÓN — ORIGINES, TERRITOIRES, HÉRITAGE

Le tango est né et s’est développé en même temps que la ville de Buenos Aires grandissait et se transformait.
C’est presque une seule et même histoire, celle d’une ville qui s’invente à mesure qu’elle s’étend, et d’une danse qui s’invente en même temps que ses habitants.

Dans les premières décennies du XXᵉ siècle, la ville s’étirait vers le sud, le centre et le sud-ouest – zones populaires, densément habitées par les travailleurs, les immigrants récents, les familles modestes. Et lentement, mais sans s’arrêter, Buenos Aires s’est étendue vers l’ouest, touchant la zone des Mataderos, le marché général d’approvisionnement, les zones agricoles et cet arrière-pays ouvert sur la pampa ; et vers le nord, avec les curtiembres, les petits commerces, les cours d’eau qui descendaient vers le Río de la Plata, une zone plus résidentielle, où montait peu à peu une classe moyenne en train de se construire.

C’est dans ce Buenos Aires en expansion, inégal, contrasté, que le tango a pris forme.
Dans les bajos fondos, dans les cafés, les maisons closes, les piringundines, les cabarets, dans les théâtres du centre et les théâtres de quartier, dans les bals populaires souvent mal vus par la classe moyenne naissante – celle qui, curieusement, parlait déjà du tango, mais sans le danser, le commentait, le jugeait, en distance.
Peu à peu, le tango sort de ces espaces marginaux et s’installe ailleurs : dans les salons de fête des associations de secours mutuels, des sociétés culturelles et des clubs sociaux de quartier – lieux ouverts, où les gens se retrouvent pour exister ensemble.
Ces salons deviennent les poumons sociaux d’une ville en train de se reconnaître elle-même.

(Voir : La evolución de Buenos Aires a través de los mapas
https://www.geografiainfinita.com/2018/06/la-evolucion-de-buenos-aires-a-traves-de-los-mapas/)

À partir des années 40, avec l’explosion du tango dans les bals, les carnavals, la multiplication des orchestres, la présence du tango dans la vie culturelle, au cinéma, dans les radios, Buenos Aires vit un moment particulier.
Le tango devient non seulement une danse, mais un mode de présence au monde, une activité de loisir, de rencontre, de reconnaissance collective.
Et cette jeunesse des années 40 et 50 – curieuse, fière, pleine d’énergie – transforme le tango.
Elle le réinvente, en mélangeant deux héritages : celui du bajo fondo, avec ses gestes viscéraux, ses musiques fortes, ses hommes du travail, et celui des salons sociaux, où se rencontrent toutes les classes, où la danse devient conversation, miroir, partage.

De cette synthèse naissent plusieurs styles et territoires du “bon tango” à Buenos Aires.
Parmi eux, deux grandes formes dialoguent sans cesse :

d’un côté, un style élaboré dans certains quartiers du nord-ouest de la ville — Villa Urquiza, Villa Devoto, Villa del Parque, Saavedra — où l’on valorise la marche, la lenteur, la musicalité, l’élégance du couple ; les pas longs, les circulations amples, les tours avec planeos, les figures complexes mais montrées comme simples, exécutées avec fluidité, sans ostentation ;

de l’autre, un style né dans les zones plus populaires du sud et de l’ouest — Caballito, Boedo, Flores, Floresta, Mataderos — où le mouvement est plus vif, plus fragmenté, plus direct, où le mouvement est plus tranché et moins suspendu, avec des boleos toniques, des sacadas, une énergie qui s’appuie moins sur la marche et davantage sur le rebond, sur le rythme pur.

Ces univers se croisent, se répondent, se provoquent, s’enrichissent mutuellement.
Et il existait encore d’autres foyers du tango, dans des zones comme Puente Alsina, Parque Patricios, Pompeya, Palermo ou Retiro, qui ont aussi façonné la diversité de la danse et de sa culture.

Le premier style – celui de la zone nord – commence à se nommer lui-même Tango Salón.
Ses danseurs, dans les clubs et les milongas, définissent peu à peu un discours : ils se reconnaissent dans une manière de danser, une idée de l’élégance, une recherche de précision et de continuité.
Et à partir de là, ils commencent à nommer les autres : le Tango Orillero, celui des quartiers de Flores et Mataderos, des pistes plus rugueuses, plus vives, plus directes, où le mouvement est plus tranché et moins suspendu.
Entre ces zones d’influence, des ponts : La Paternal, Monte Castro, d’autres lieux de mélange et d’échange, où la danse trouve des synthèses étonnantes.

Le Tango Salón naît de ce dialogue permanent entre pratiques, quartiers et générations.
C’est une forme qui assume la contradiction : à la fois populaire et élaborée, simple et complexe, enracinée et subtile.
Il devient un langage de référence, une façon de comprendre la danse, le temps, le lien.

Même si beaucoup de formes de tango social pourraient être dites “de salon” — puisqu’elles se dansent dans des salons ou des milongas —, une seule porte vraiment ce nom : le Tango Salón, ou style de salon.
Les frontières ne sont pas strictes, et c’est tant mieux : elles bougent, elles respirent.

Fondamentalement, le Tango Salón a été défini par ceux qui le vivaient et le « pensaient ».
Ceux qui pouvaient en parler, le nommer, le reconnaître comme un tango “d’élégance et de compás”. Car ce qui distinguait ces danseurs, c’était leur capacité à « penser » le tango, à en parler, à élaborer un discours technique et esthétique. De cette réflexion collective est née une véritable école de pensée : un tango complexe, raffiné, exigeant, mais profondément populaire.

Un tango perçu comme la quintessence d’un art qui dépasse le pas, un art d’héritage et presque de filiation spirituelle.

L’idée d’élégance et de compás vient de là : de cette recherche du beau geste, de la justesse dans le couple, de la retenue, de la densité dans le mouvement.
Le compás, ce n’est pas seulement le rythme : c’est la pulsation intérieure, la mesure lente, dense, mature, suspendue.
Une musicalité qui respire, qui écoute, qui se retient.
Les bons danseurs de Tango Salón ne suivent pas la musique : ils la respirent, ils la laissent entrer, puis la rendent au sol.

Le Tango Salón met toujours en avant la manière plutôt que la quantité.
Les pas sont secondaires : ce qui compte, c’est la qualité du lien, la tension du silence, la précision du poids.
La marche — la caminata — est le centre de tout, la base, la vérité du style.
Mais marcher, ce n’est pas avancer : c’est sentir, peser, suspendre.

C’est un style où la femme a souvent plus de mobilité, et où l’homme cherche avant tout la cohérence, la coordination, le “laisser-faire” qui permet à la partenaire d’exister pleinement, dans un abrazo fermé mais vivant, qui respire selon les besoins du mouvement, les deux corps face à face, sans tension, enracinés dans la musique, unis par le sol.

Les danseurs de Tango Salón préfèrent les orchestres qui laissent le temps, qui respirent : Carlos Di Sarli, Troilo, Tanturi avec Campos, D’Agostino avec Vargas — ceux où le marcato en deux ouvre un espace large et mesuré.
L’orchestre de salon par excellence reste Carlos Di Sarli, symbole de mesure, de lyrisme, de retenue.

Le style de salon s’est développé dans les années 40 dans les quartiers où l’on dansait le mieux.
Ce qui distinguait ces danseurs, c’était leur capacité à penser le tango : à le décrire, à le discuter, à le juger, à construire une pensée autour de la pratique.
De cette intelligence collective est née une école, une manière de comprendre la danse comme un art profond, exigeant, mais toujours populaire.

Depuis les années 90, le Tango Salón est souvent associé à Villa Urquiza, quartier emblématique où se sont concentrés les grands danseurs de ce style.
Au même moment, le mot milonguero s’est imposé pour désigner un autre style, plus serré, plus rythmique, né au centre-ville, dans des lieux plus exigus.
Mais le Tango Salón reste fidèle à ses origines : les clubs sociaux, les associations, les grandes salles de quartier — lieux de transmission, de convivialité, d’élégance populaire.

Comprendre les mouvements et la composition chorégraphique du Tango Salón, explorer sa musicalité, travailler la densité, la fluidité, le poids, le rapport au sol : voilà la recherche, celle d’une danse pleine, mature, habitée.

Nous aimons le tango sous presque toutes ses formes, et nous reconnaissons la beauté dans la diversité — dans les quartiers, les générations, les styles.
Mais Claudia et moi nous reconnaissons profondément dans le Tango Salón de Villa Urquiza.

Et c’est un grand plaisir pour nous de partager avec vous une part de ces expériences, et peut-être, de vous transmettre les clés pour aimer ce style comme nous l’aimons..

algunos ejemplos: 

Lidia y Lito Filipini en Glorias Argentinas por los 105 años de Mataderos, 1994

Nati y Carlos Moyano y Portalea con Betty Pizarro

Club Akarense Bailan Nina y Juan Belcito en el homenaje a Angel Baltelini, 1995

Gerardo Portalea con Betty Pizarro, 1995

la Rusa (Juana Lemos) y el Chino Perico (Ricardo Ponce)

MILONGUEROS DE BUENOS AIRES, CACHO MANTEGAZA Y MARTHA ANTON

Gerardo Portalea con Beatriz Pizarro y con Silvina Damiani

Miguel Balmaceda y Nelly